Qu’ils soient soudains ou graduels, les changements climatiques affectent l’ensemble des pays de la planète. À titre d’exemple, entre octobre 2020 et juin 2021, Taïwan a connu une sécheresse d’une ampleur exceptionnelle (la plus grave depuis plus de cinquante ans), à l’origine d’importantes pénuries d’eau dans le pays. Or, cette ressource indispensable à la vie humaine l’est tout autant pour l’industrie.
Les besoins considérables en eau requis pour la fabrication des semiconducteurs, une technologie essentielle à la quasi-totalité des appareils électroniques, en sont une illustration concrète. Face à cette situation, le gouvernement taïwanais a imposé au secteur technologique des réductions de consommation d’eau pouvant atteindre 20%, forçant l’industrie à ralentir sa production.
Comme Taïwan assure environ 18% de la capacité mondiale de fabrication de semi-conducteurs - et 90% de la capacité de production de puces avancées - ces perturbations ont rapidement dépassé les frontières. Dans un contexte de forte demande déjà exacerbée par la pandémie de COVID-19, elles ont fragilisé les chaînes d’approvisionnement mondiales. Résultat : certaines usines automobiles ont dû réduire ou suspendre leurs activités, tandis que d’autres secteurs, comme les fabricants de téléphones intelligents et d’ordinateurs, ont également été touchés.

D’une sécheresse locale à des répercussions globales
Comment expliquer que cette sécheresse localisée ait pu produire des impacts à une telle échelle ? La réponse tient aux risques transfrontaliers associés aux changements climatiques.
Il s’agit là d’impacts interconnectés, dont les répercussions, bien que variables selon les régions, dépassent les frontières nationales, affectant simultanément l’économie, les sociétés et les écosystèmes. Selon le Groupe d’expert intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), les changements climatiques devraient intensifier les risques transfrontaliers dans de nombreux secteurs clés, dont l’eau, l’énergie et l’alimentation.
Comme ailleurs dans le monde, le Québec et le Canada sont exposés à ces risques. Dans un monde autant interconnecté, comprendre ces dynamiques devient critique pour s’y préparer et s’y adapter.
Qu’est-ce que les risques transfrontaliers en contexte de changement climatique ?
Selon le Global Transboundary Risk Report (2023), les risques transfrontaliers résultent de deux principaux éléments:
Les aléas climatiques, comme les tempêtes, les sécheresses, la hausse du niveau de la mer ou les feux de forêt, peuvent engendrer des impacts au-delà des juridictions nationales.
Les mesures d’adaptation peuvent générer des effets négatifs au-delà des frontières, notamment lorsqu’elles sont maladaptées, c’est-à-dire qu’elles déplacent les risques d’un territoire vers un autre.
Les risques transfrontaliers intègrent explicitement l’exposition des systèmes interconnectés, notamment par leur dépendance à des ressources, à des chaînes d’approvisionnement ou à des marchés externes, ainsi que leurs vulnérabilités face à ces perturbations.
Ces risques peuvent se propager à l’échelle régionale, nationale et mondiale par le biais de quatre canaux de transmission, soit :
Les connexions entre les systèmes physiques (tels que les lacs, les rivières et les océans) et les écosystèmes qui s’étendent sur plusieurs pays voisins.
Les liens commerciaux, qui comprennent le flux de biens, de services et de matières premières.
Les flux financiers, dont les flux de capitaux et les investissements étrangers.
La mobilité humaine, y compris les migrations, les déplacements forcés ou le tourisme.
Aucune région n’est à l’abri des risques transfrontaliers dus aux changements climatiques. Cependant, les communautés les plus vulnérables sont souvent les premières et les plus durement affectées par leurs impacts, et ce, même dans les pays les plus riches. Ils se traduisent notamment par la hausse des prix des aliments, la propagation de maladies vectorielles ou l’accès aux ressources, tels que l’eau ou les matériaux.
Lorsque ces risques touchent des pays en développement, pourtant plus faibles émetteurs de gaz à effet de serre (GES), les conséquences sont fréquemment disproportionnées. De plus, ces pays disposent généralement de capacités plus limitées pour s’y adapter.
Pour en savoir plus | Dossier spécial : Les inégalités sociales et les changements climatiques
Ce qui se passe ailleurs peut avoir des conséquences ici
En raison de leurs interconnexions et de leurs effets en cascade, les risques climatiques transfrontaliers demeurent complexes à analyser, et les recherches portant sur leurs impacts au Québec et au Canada sont encore limitées. Néanmoins, il est possible de brosser un portrait sommaire des risques susceptibles d’affecter le territoire, l’économie et la population canadienne.
Sur le plan économique, le Québec et le Canada dépendent fortement du commerce international, qui représente plus de la moitié du PIB canadien. Une grande part des échanges se fait avec les États-Unis, mais aussi avec la Chine, le Mexique et l’Union européenne. Cette interdépendance peut rendre l’économie vulnérable à des phénomènes climatiques, comme les sécheresses, les inondations ou les températures extrêmes. Ces événements peuvent notamment :
Perturber les chaînes d’approvisionnement,
Endommager les infrastructures,
Entraîner des variations dans la disponibilité et les prix des matières premières (p.ex bois d’œuvre, métaux) ainsi que de nombreux biens essentiels.
Le secteur de l’alimentation illustre bien cette interdépendance. Près de la moitié des aliments consommés au Québec proviennent de l’étranger. Les impacts des changements climatiques dans les régions productrices peuvent limiter les importations et les exportations, affectant le prix des biens et des denrées alimentaires. Pour certains aliments qui ne peuvent pas être cultivés au Québec, comme les oranges, le riz ou la canne à sucre, les pertes de production dues aux conditions climatiques changeantes ailleurs dans le monde peuvent entraîner une hausse des prix et affecter la sécurité alimentaire.
Comprendre pour mieux s’adapter
Les risques transfrontaliers sont systémiques : ils touchent plusieurs systèmes interconnectés et influencent la propagation des impacts climatiques à travers les territoires. Face à cette réalité, ils nous incitent à repenser l’approche traditionnelle des stratégies d’adaptation centrées sur les risques locaux. Y intégrer les dynamiques mondiales et tenir compte des effets indirects des mesures d’adaptation mises en place ailleurs devient primordial. Cela inclut notamment :
Le partage et la mise en commun des données sur les impacts des changements climatiques,
La coordination des actions d’adaptation entre les juridictions,
La diversification des sources d’approvisionnement et des marchés d’exportation.
Bien que les recherches et les données relatives aux risques transfrontaliers progressent, leur intégration dans les stratégies d'adaptation soulève d’importants défis de gouvernance. La sensibilisation de l’ensemble de la société - décideurs, professionnels et grand public – à ces enjeux interconnectés et à la nécessité d’y répondre collectivement est essentielle pour assurer notre résilience commune. La surveillance et la gestion des risques transfrontaliers s’inscrivent ainsi en complément des efforts collectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre et de construction d’une société plus résiliente face aux impacts des changements climatiques.